Sorcières #5 : être queer en Suisse

Sorcières #5 : être queer en Suisse

Sorcières est une série d’articles féministes inspirée du livre à succès de Mona Chollet « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » (Ed. Zones, 2018). Pourquoi Sorcières ? Car comme l’explique si bien l’autrice : « La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. » En bref, la sorcière est une femme forte et affranchie de toute domination.

Tournés principalement vers des thématiques féministes, je ne m’étais pas encore penchée jusqu’à présent sur des sujets sortants de ma « zone de confort ». Je me suis souvent questionnée sur la communauté queer sans jamais trop savoir comment m’y prendre, par où commencer. Cependant, cet été en divaguant sur Facebook, je tombe sur un long et pertinent article de Loïc – jeune étudiant en art dramatique que j’avais rencontré durant le tournage d’une vidéo Pop Créateurs avec Pop Up Mag. Son engagement envers la communauté queer m’a touché, peut-être entre autre par son franc-parlé et sa détermination.
Cet article « Lettre ouverte à la tranquille Confédération Hélvétique a.k.a. Suisse. concernant la vie et la visibilisation des personnes LGBTQIA+ à l’intérieur de toi. » qui a spécialement retenu mon attention (je t’encourage à le lire) retrace ses aventures londoniennes queer et son retour au bercail plutôt déroutant. Loïc s’est donc emparé de son ordinateur et a pianoté une liste de tous les éléments qu’il aimerait voir changer dans notre petite Suisse souvent en retard sur ses voisins en terme d’égalité.
Rencontre avec Loïc et ses idées neuves.

Que vois-tu de particulier dans la vision que la Suisse a des communautés qui ne correspondent pas à ce qui est traditionnellement valorisé?

J’ai la sensation en Suisse que nous ne sommes pas fier.ère.x.s de la différence, de nos autres communautés. Aujourd’hui j’ai vu un UDC qui partageait une vidéo de battle de dance avec Simon Crettol (ndlr : danseur de waacking et voguing) et qui commentait « Je n’ai jamais vu ça, quelle décadence »… J’ai été profondément choqué de lire ça de la part d’un politique. J’ai l’impression qu’aucun moove politique n’est fait pour la communauté queer – je parle d’elle parce que c’est celle que je connais – qu’il y a presque une volonté politique par le non choix de ne pas nous faire exister.

Simon Crettol en 2018 lors de son travail de fin de Bachelor en dance à la Manufacture
© Gregory Batardon

On ne peut pas dire aujourd’hui que c’est facile d’être queer en Suisse – je dis ça comme dans ma lettre ouverte en enlevant tout relativisme par rapport à des pays où des droits humains ne sont pas respectés – j’ai l’impression qu’aucun pouvoir politique prend ceci à bras le corps ou que lorsque c’est fait, c’est très difficile. Je vois ce que Matthias Reynard a voulu faire en inscrivant l’homophobie dans le Code pénal et l’indécence des réactions politiques. C’est dur et ça renforce les opinions des gens qui croient qu’iels sont légitimes de dire que leur liberté d’expression est atteinte. C’est un vrai manque de volonté du pouvoir public qui vient aussi du fait qu’on est représenté par des personnes d’une autre génération, cis (ndlr : personne dont le genre correspond au genre qui lui a été assigné à la naissance) et hétéro pour la plupart. […] Je crois qu’il y a soit un cruel manque de représentation queer dans les forces politiques soit un cruel manque d’allié.e.x.s, des vrai.e.x.s. En pleine période de votation c’est encore plus intense. Lorsque j’ai rempli mes bulletins j’ai mis quasiment que des meufs ou des personnes queer, en tout cas LGBTQIA+ car on manque de représentation et ça se sent dans les actes.

La communauté queer se sent-elle véritablement aidée par la loi ? Ceci marque-t-il réellement un changement de mentalités ou est-ce insuffisant ?

J’ai l’impression que ça doit vraiment aller ensemble parce que les mentalités peuvent faire changer une loi et une loi peut faire changer les mentalités. Si on inscrit l’homophobie comme un délit dans le Code pénal, qu’on reconnaisse le délit et qu’il y ait par la suite une jurisprudence sur des propos/comportements homophobes etc. ça peut juste rappeler aux gens que ce n’est pas normal de tenir des propos homophobes. Ceci va avec l’évolution des mentalités, évidemment ça ne suffit pas, et le fait d’amener ça sur le plan politique surtout en Suisse vu les possibilités populaires d’agir, va forcément en faire parler. Donc si on parle de transidentités dans les lois ça va aider à changer les mentalités. Surtout vu que c’est très lent en Suisse, si les deux peuvent se combiner, ce serait pas plus mal !
[…] j’ai l’impression qu’on a beaucoup tendance à associer la loi à la morale. La loi est un texte qui est là pour que tout le monde puisse vivre ensemble au mieux. Ce n’est pas parce qu’un acte n’est pas écrit dans la loi qu’il est immoral.

Qu’aimerais-tu voir fleurir pour la communauté queer en Suisse en 2020 ? Un pas important et « simple » ?

Pour moi il y en aurait deux : que soit puni pénalement au même titre que le racisme toute discrimination liée à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre – ce qui est déjà plus inclusif – et un moove qui paraît très simple et qui a une très grande valeur à mes yeux ce serait la mention d’un genre “autre” dans les documents officiels. Carte d’identité, permis de conduire etc pour éviter ce qui est pour moi une énorme manifestation de transphobie systémique qui étouffe l’existence de nos identités de genre. Tout le monde remplit ces formulaires et voir quelque chose d’autre sur le papier le fait par conséquent exister dans la pensée des gens..

Que penses-tu de la représentation/visibilité de la communauté queer dans les médias mainstream et/ou locaux ?

Laquelle ?! *rire* Moi je n’en connais pas, après il est tout à fait possible qu’il y ait des personnes trans* qui soient représentées dans des médias et qu’on ne le sache pas. Si elles n’ont pas envie d’être out je comprends bien. Je pense que rien n’est fait pour faciliter leur coming-out dans ces milieux-là (et nulle part d’ailleurs). J’en parlais hier avec quelqu’un, à mon avis il n’y en a pas en fait. En Suisse on manque cruellement d’icônes trans*. Il y a des gens en politique un peu, il y a Annick Ecuyer (ndlr : Annick Ecuyer est entrée au Conseil municipal de Genève en 2017) à Genève qui lutte beaucoup. Il y a tout juste des personnes out et homosexuelles donc les personnes trans* je crois qu’on est très très loin.
J’ai aussi l’impression que les médias en Suisse sont très blancs et cis. Je crois voir peut-être un peu plus de meufs qu’avant… Bref on n’en a pas et c’est vraiment dommage car les icônes c’est hyper important pour dire “si jamais on existe”. Je trouve important que des personnes qui ne regardent pas des choses liées à la culture queer puissent aussi avoir des modèles et que ce soit normal qu’une personne trans* et out soit journaliste ou en tous cas présente dans nos médias.

Si on souhaite être connecté.e.x à l’actualité de la communauté LGBTQIA+, quel média/association/artiste LGBTQIA+ tu nous conseilles ?

Pour moi il y a un compte instagram que je trouve dingue – pas suisse pour le coup – c’est agressively trans. C’est une meuf qui s’appelle Lexie, une personne trans*, qui a un super compte de déconstruction très riche. Ce compte a la compétence de parler à la fois à des personnes trans* et cis. Elle fait un effort de dingue qui doit être intense pour faire en sorte que ça reste un espace safe.

Issu du compte instagram agressively_trans © Estelle Prudent

Tu peux retrouver Loïc à la table ronde « Etre transgenre aujourd’hui » qu’il organise à la bibliothèque de Vevey le 25 février 2020. Un grand merci à Loïc pour s’être confié, à Vlad et Solène pour leurs conseils avisés et à Elsa pour sa relecture. Je te propose ci-dessous quelques projets pour la visibilité de la communauté queer qui m’ont touché. Bonne suite de lecture !

Pour aller plus loin (sélection suggestive)

  • in.visibles.lgbtiq : Chloé, Zoé et Bruno sont les trois porteurs du projet in.visible – né au sein de l’incubateur de projets sur le genre Bøwie – ayant pour but de visibiliser des couples et familles queer dans l’espace public, via une exposition photographique accompagnée de témoignages. « Zoé voulait sensibiliser les jeunes* à ces thématiques, elle a une fille de 6 ans qui est venue un jour lui demander si deux femmes pouvaient se marier et suite à sa réponse positive, sa fille lui a demandé « mais comment ça se fait qu’on ne les voit pas ? » du coup on a décidé de mettre ensemble nos idées pour réaliser le projet (In)visibles. » Chaque année, Genève organise une exposition en lien avec les questions LGBTQI+. Les trois bénévoles espèrent obtenir une réponse positive des subventions et pouvoir afficher leurs clichés dans les rues genevoises. Ils gardent dans un coin de leur tête le désir de pouvoir après Genève, dévoiler leur travail à Zürich ou Berne. Mais tout d’abord, ce sera une sensibilisation auprès de 6 classes de jeunes en partenariat avec la Fédération Genevoise des Associations LGBT. Je te conseille par ailleurs d’écouter l’émission Vacarme qui a traité le sujet du coming-out où in.visibles est interviewé ainsi qu’un couple homosexuel faisant l’expérience de se prendre la main dans un lieu public.
« Nous sommes une famille de deux mamans avec un magnifique enfant d’un peu plus d’un an. Lorsque nous nous baladons dans la rue, généralement tout se passe bien. Evidemment, nous évitons d’être démonstratives en public en fonction de là où l’on se trouve, afin d’éviter les regards curieux et insistants. Cependant, il nous arrive souvent de devoir faire face à des questions indiscrètes d’inconnu(e)s qui concernent notre vie privée et celle de notre fils. Nous nous sentons parfois piégées par toutes ces interrogations maladroites et déplacées.
D’un côté nous comprenons que notre famille est atypique, mais lorsqu’un(e) inconnu(e) nous demande comment notre enfant a été conçu, nous sentons que les limites du respect ont été dépassées. Aujourd’hui grâce à internet, beaucoup d’informations sont disponibles pour connaître les différentes manières de concevoir un enfant et pour ce qui est de notre famille, c’est notre histoire. » – Projet in.visibles © Bruno Cabete
  • Contre les discriminations – oui : Comme tu le sais sans doute, le peuple suisse sera amené à voter contre les discriminations dans le but de protéger les personnes homosexuel.le.s et bisexuel.le.s envers les appels à la haine et aux violences le 9 février 2020. La loi avait déjà été acceptée en 2018 par le Parlement mais un référendum a été mis en place et il est plus que jamais important de faire entendre ta voix en votant le 9 février. Tu peux gratuitement commander un drapeau arc-en-ciel sur leur site ou même t’engager auprès de la campagne.
  • 360° : Le magazine est une référence pour le milieu LGBT en Suisse depuis 1998. On y parle tendances, mode, culture, santé, évènements etc jusqu’à une gay map recensant des lieux LGBT friendly à Genève, Lausanne, Berne et d’autres villes. Il est le seul média suisse francophone qui suit l’actualité homosexuelle, bisexuelle et transgenre. Ce sont 10 numéros par année qui sont imprimés grâce à une belle équipe de passionnés, salariés et bénévoles.
  • Everybody’s perfect : Le festival basé à Genève a célébré sa 6ème édition en octobre dernier, une occasion unique pour célébrer les minorités LGBTIQ (Lesbiennes, Gays, Bisexuelles, Transgenres, Intersexes et Queer). Au programme non seulement des courts-métrages mais aussi des expositions, installations, tables rondes, conférences, performances… Tu peux d’ores et déjà noter les dates dans ton agenda : 9 au 18 octobre 2020.
  • Des comptes insta à suivre de près : queers_of_lausanne : compte insta avec photos et témoignages de personnes queer / lectures_lgbt+ : pour plus de représentation dans la littérature et visibilité en bibliothèque ! / lynn.model : femme trans activiste suisse / CRAQ : collectif Radical d’Action Queer (basé sur Genève)
« Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais été aussi heureuse d’avoir un fils […] et qu’elle était prête à m’accueillir comme j’étais. » Mon première coming-out c’est mal passé. A 14 ans, j’ai dit à mes parents que j’étais homo. Ils ont très mal réagi. J’ai été catégorique et leur ai dit : « si vous êtes homophobe vous me perdez. ». Sur le coup, Ils m’ont viré de la maison. Après, ils sont revenus sur leur décision. J’ai profité de la situation pour les conscientiser sur les thématiques queers ; ce qui blesse ce n’est pas d’être queer, mais le rejet et l’abandon auquel on est confronté au quotidien parce que les gens sont fermés d’esprit. Mon deuxième coming-out a été plus positif. Le premier a sûrement préparé le terrain. Il y a plus d’un an, je me suis rendu compte que j’étais un homme trans*. J’ai eu peur de le dire à mes parents et de revivre des conflits et une rupture. J’ai choisi de leur écrire une lettre. C’est ma sœur, avec qui je suis très complice, qui leur a donné. Le soir même, j’étais chez moi, avec mes amis proches. J’ai reçu un WhatsApp de ma mère. Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais été aussi heureuse d’avoir un fils, qu’elle m’acceptait complètement et qu’elle était prête à m’accueillir comme j’étais. J’ai eu de la chance, ce n’est pas le cas de la majorité des personnes trans* et c’est aussi pour ça que je partage mon expérience. L’émotion était telle que mes amis, ma copine et moi avons fondu en larmes de soulagement. Le lendemain, ma mère est venue à Genève. On a mangé ensemble, elle m’a posé des questions, mais vraiment avec bienveillance. Aujourd’hui, elle est très investie. Elle a lu des livres et regardé plein de documentaires sur la transidentité ; elle va aussi au groupe parent du Refuge à Genève. Avec mon père ça a été plus compliqué au début, mais maintenant, il m’appelle Léon et me genre correctement (au masculin). Ma dysphorie étant très intense, il était vital pour moi de pouvoir, au plus vite, transitionner médicalement. Grâce au soutien de mes parents, j’ai pu lancer les procédures rapidement et commencer la testostérone quelques mois après mon coming-out. – Publication de Queers of Lausanne

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