Sorcières #3 : You Glow Girls Club

Sorcières #3 : You Glow Girls Club

Sorcières est une nouvelle série d’articles féministes inspirée du livre à succès de Mona Chollet « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » (Ed. Zones, 2018). Pourquoi Sorcières ? Car comme l’explique si bien l’autrice : « La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. » En bref, la sorcière est une femme forte et affranchie de toute domination. Je te propose donc – entre autres à l’occasion de la grève des femmes du 14 juin – une série de trois portraits de romand.e.s que je trouve inspirant.e.s.
Pour ce dernier volet, faisons place au beau projet artistique de Manon et Quentin : You Glow Girls Club. Le concept ? Dénoncer et mettre en lumière le tabou qui persiste autour des seins. Devant l’objectif Polaroïd de Quentin défilent plusieurs femmes (depuis toujours ou peu) puis Manon s’occupe de décorer les clichés en illustrant les poitrines à l’aquarelle. Son dessin viendra se glisser par-dessus la photographie et bougera de haut en bas. Le GIF final de leurs travaux réunis montre un jeu entre réalité (photographie) et fiction (dessin). C’est une fine équipe que j’ai pu rencontré qui souhaite faire bouger les mentalités – ou du moins faire réfléchir – le public sur cette inégalité et les idées reçues au travers de l’art. Bienvenue You Glow Girls Club !

Em : «  À mon avis, on doit être présentexs partout. Sur les réseaux sociaux, dans la rue, sur les murs, dans les sports extrêmes et/ou de combat et dans l’art en général. YOU GLOW GIRLS CLUB est pour moi un des moyens qui s’offre à nous. Prenons les espaces d’où le patriarcat nous a rejetéexs. »

Pourrais-tu me résumer comment a débuté You Glow Girls Club ?

Quentin : On voulait faire quelque chose ensemble. Un jour on était à Bruxelles chez un pote, on parlait et l’idée a fait son chemin. Pour You Glow Girls Club je m’occupe des photos et Manon des illustrations peintes pour faire un avant/après pour soulever l’absurdité.
Je suis photographe et à côté j’ai parfois du nu et ça m’agace qu’on m’enlève mes photos sur les réseaux. Ce projet c’était l’idée de faire le pied de nez et de me moquer un peu de leurs histoires de censure. J’ai été touché par la censure d’Instagram et ça a été un peu une prise de conscience de votre condition de femme. Notre véritable objectif est la prise de conscience chez les gens.

Manon : On voulait simplement mélanger nos deux pratiques artistiques, ça s’est construit petit à petit naturellement.

Quels sont les buts de You Glow Girls Club, sur quoi aimeriez-vous faire réfléchir votre public ?

Manon : A l’origine c’était vraiment centré sur le téton féminin qui pose problème contrairement au masculin. Après coup, on s’est dit qu’on voulait donner la parole aux gens qui participent et non juste les prendre en photo. Ça a pris une tournure plus large et inattendue. Pour certaines femmes qui témoignaient ça prenait une tournure thérapeutique en un sens, se montrer était un peu un challenge. Le projet montre la diversité des corps féminins.

Quentin : On a eu environ une cinquantaine de participantes. A aucun moment en tant qu’homme je me suis retrouvé devant ces femmes et je me suis dit que leurs seins n’étaient pas beaux parce qu’ils ne ressemblaient pas aux standards. C’est l’idée de faire réfléchir les gens et si c’est le cas, notre objectif est atteint. Derrière tout ça, il y a cet aspect d’émancipation. Une adolescente nous avait écrit pour nous dire que le fait de voir le projet et ces témoignages lui avait permis d’accepter davantage son corps. L’idée du corps parfait est peut-être une utopie.

Nila : « J’ai participé au projet pour soutenir et encourager la beauté des femmes. Et cela grâce à votre complicité artistique, que j’ai d’ailleurs trouvé très originale, belle, engagée. J’adore! »

Que symbolise les poitrines pour vous ? Souhaitez-vous garder une forme de sensualité ou préféreriez-vous au contraire les considérer comme une partie du corps totalement asexuée ?

Quentin : Je pense objectivement – aussi d’un point de vue pour la femme – que ce sera toujours une partie du corps sensuelle. C’est dans la psychologie des gens, ce n’est pas quelque chose de néfaste en soi. Ça ne doit pas être objectivé.

Manon : Sensuel oui mais sexuel non. Pour nous c’est vraiment la beauté du corps féminin sans que ce soit totalement asexué, plutôt sensuel. C’est pour dénoncer ça.

J’ai l’impression de voir très souvent des femmes jeunes (début de la vingtaine), est-ce voulu? Souhaiteriez-vous avoir un mélange de générations dans votre projet ?

Manon et Quentin : Nous n’avons aucun pré requis hormis le fait d’être majeur. Vu qu’il y a de la nudité et que c’est sur internet, on ne peut pas se permettre d’avoir des mineurs. On est vraiment ouvert à avoir tout âge, culture, couleur de peau, identité sexuelle, morphologie… C’est vrai qu’il y a un peu une sorte de barrière invisible qui s’est créé un peu malgré nous dans les sens que lorsqu’on a commencé, on contactait des personnes que Quentin avait pris en photo donc forcément des gens qui étaient dans notre tranche d’âge. On a vraiment compté sur le bouche à oreille et ça a fonctionné donc ça nous a malgré nous « coincé » dans cette zone d’âge.
Nous avions eu une remarque d’une femme de la cinquantaine qui voulait participer mais qui n’osait pas parce qu’elle aurait eu l’impression d’être le « vilain petit canard » au milieu de ces femmes de la vingtaine. Au contraire, venez ! Nous voulons toute la diversité possible et inimaginable. Malgré tout, cette thématique et problématique touche plus notre génération j’ai l’impression.

Claudia : « L’art a souvent eut pour but de revendiquer, de faire passer certains messages, en défiant souvent les règles. On le sait tous, le monde n’a cessé d’évoluer, et avec une grande rapidité au cours de ces 50 dernières années. Mais il reste encore beaucoup à faire. Depuis bien longtemps, le corps de la femme est sens cesse objectivé. Comme si notre corps ne nous appartenait pas. Comme si nous en étions dépossédées. Il est l’objet de toutes les convoitises: tantôt caché, censuré; tantôt vu comme un produit, surexposé, remodelé, utilisé. Il est soumis à des codes de beauté, bien loin de la réalité, et qui souvent nous complexent. Et tout cela n’est probablement que le reflet d’un grande méconnaissance à son sujet. Comme s’il était un mythe. Mais le corps féminin est définitivement beau, puissant, magnifique dans toute sa diversité et même doté d’avantages. Il est créateur, source de vie. Ne devrait-il pas être source de fierté? Ne devrions-nous pas le célébrer? Cette initiative est donc pour moi un clin d’oeil à toutes les femmes de part le monde, celles qui se sont battues et se battent encore. »

Comment se déroule vos shootings ? Comment sont les participantes ?

Manon: On a eu de tout. Il y a des filles sans tabou, très open. On a eu des annulations, on soupçonne que pour certaines arrivées au jour J n’osent plus pour diverses raisons (reproches de la part de la famille, du copain ou autre). De manière générale il n’y a pas tellement de moment gênant. Soit les gens sont biens dans leurs baskets et il n’y a aucun souci, soit dans les groupes c’est difficile de faire le premier pas.

Quentin : Je trouve qu’il y a de la facilité. Peut-être qu’avant de venir il y a déjà eu une forte réflexion et elles osent plus… Je suis même plutôt surpris de la facilité qu’elles ont à se dévoiler devant moi alors qu’on ne se connaît pas.

Pensez-vous faire une exposition à terme avec tous ces clichés ?

Manon: Pour nous, on expose notre point de vue sans jugement. C’est un projet artistique. On n’est pas dans un mood à vouloir politiser le truc. De notre point de vue, tout projet artistique a une fin à un moment donné bien que le combat ne s’arrêtera certainement jamais. Une exposition en Suisse c’est une certitude vu qu’on est suisses et que ça a démarré ici.  Si on a la possibilité de faire des expositions dans les autres pays dans lesquels on a pris des gens en photo ça pourrait être cool. Pour l’instant on n’a été qu’à Paris et dans d’autres villes en Suisse, mais on veut retourner dans d’autres grandes villes de France. L’idée serait de clôturer ce projet artistique avec une ou plusieurs expos.  

Anouck : « On désire ce que l’on ne voit pas, ce qui est caché ou inaccessible. Montrer, reconfigurer l’espace du visible c’est justement pour pallier cette perversion généralisée. »

La place de la femme est encore à faire, qu’attendez-vous de la grève du 14 juin ?

Manon: Je trouve que ces dernières années il y a une grosse prise de conscience, un ras le bol, les choses bougent. Cependant, la place et l’image de la femme dans les mœurs sont tellement ancrées et stéréotypées depuis tellement longtemps que le chemin est encore long. C’est super positif qu’il y ait des mouvements comme la grève du 14 juin mais ce n’est que le début pour moi.
Dans ce combat sociétal qui concerne la femme de manière générale tu as l’impression qu’il y a un pas fait en avant et douze en arrière. Typiquement avec les dernières lois votées aux Etats-Unis tu dis « Ok j’avais l’impression d’être au XXIème siècle mais on retourne au Moyen-Age ! ». Oui ça concerne les Etats-Unis, mais le message est très puissant.

Quentin : J’avoue que je suis un peu fataliste avec ces trucs-là. Quand je vois le nombre de marches pour le climat, pour des thématiques qui concernent tout le monde et que rien ne bouge… Honnêtement je trouve que c’est très bien qu’il y ait cette grève, mais les femmes doivent prendre congé pour pouvoir la faire, il y a un truc de base qui ne va pas. Si le climat n’intéresse personne alors que ça concerne tout le monde… Il y aura peut-être quelques petites améliorations mais le vrai combat est loin d’être terminé.

Quelle(s) femme(s) vous inspire et pourquoi ?

Manon : Moi idole – rien avoir – c’est Jane Goodall. Elle n’est pas ancrée dans le féminisme mais je l’admire car c’est une femme qui à son époque a pris ses couilles et a fait ce qu’elle avait envie de faire, étudier les chimpanzés. Je suis admirative de ce qu’elle a construit dans sa vie. Et il y a Nina Simone pour sa musique.

Quentin : Là qui me vient en tête je dirais Rosa Parks qui a dit merde au système, qui a pris le risque de faire ce qu’elle voulait. Et il y a l’écrivaine Marguerite Duras aussi. Je dirais Marguerite Duras pour son analyse et Rosa Parks pour ses actes.

Un grand merci à Manon et Quentin d’avoir partagé leur projet You Glow Girls Club pour le dernier volet de Sorcières ! Merci à toi lecteur d’avoir suivi cette série avec tout d’engouement. Je voulais à travers ces articles te présenter des projets féministes originaux de la région qui me tiennent à coeur. J’espère que tu as fait de belles découvertes et que tu en parleras autour de toi pour faire grandir ces créations inspirantes. Si tu souhaites que cette série continue n’hésite pas à nous écrire, peut-être qu’avec quelques coups de baguette magique d’autres pourraient surgir à la rentrée…


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