Sorcières #2 : Ginginx

Sorcières #2 : Ginginx

Sorcières est une nouvelle série d’articles féministes inspirée du livre à succès de Mona Chollet « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » (Ed. Zones, 2018). Pourquoi Sorcières ? Car comme l’explique si bien l’autrice : « La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. » En bref, la sorcière est une femme forte et affranchie de toute domination. Je te propose donc – entre autres à l’occasion de la grève des femmes du 14 juin – une série de trois portraits de romandes que je trouve inspirantes.

Pour ce deuxième volet, je te propose de découvrir l’univers ensorcelant de Ginevra Mandelli alias Ginginx. A côté de son travail de tatoueuse, Ginevra s’engage dans la cause féministe à travers de multiples illustrations que tu peux retrouver sur son compte fruitscuits_fruitscrus. Elle est également le soutien artistique à la « Grève des femmes, grève féministe – Genève » et le collectif féministe L’Escouade. Pop Up Mag lui avait déjà consacré une vidéo Pop Créateurs en avril. Je ne pouvais trouver meilleure personne à interviewer pour Sorcières qu’une artiste souhaitant faire bouger les mentalités à l’aide de ses crayons. Retour sur cette rencontre captivante.

Tu as ouvert un autre compte instagram fruitscuits_fruitscrus qui présente ton travail d’illustration de manière plus engagée. Peux-tu nous en dire plus?

Ginginx : C’est vrai que ça faisait longtemps que j’avais envie de montrer mon engagement féministe avec mes illustrations. J’avais l’impression que je parlais beaucoup de féminisme avec des clientes, amis et j’ai lu pas mal d’écrivaines qui parlent de cette thématique de manière très simple. Je me suis dite que ça pourrait être sympa d’en parler avec une ligne assez facile – par exemple avec une phrase – et qui donne l’air de quelque chose de joyeux, qui peut être triste aussi sans être trop lourd non plus.
J’avais envie d’utiliser un style d’illustration avec plus de couleurs, tester cette ambiance plus joyeuse qui te capte l’oeil. Pour moi, quand ça a l’air plus tranquille et heureux, j’ai l’impression qu’on a plus envie de le lire et c’est le but. Ça ne doit pas être quelque chose d’élitiste mais d’accessible pour toutes les personnes qui auraient envie de le lire, même les gens qui sont un peu effrayés avec cette histoire de féminisme. Je me dis qu’avec ce compte je fais une sorte d’évolution avec moi-même. C’est comme un journal de bord où je suis en train d’apprendre et de déconstruire. Le patriarcat est tellement ancré en nous que ça prend du temps et c’est ok. Il faut démocratiser tout ça.

Fruitscuits_fruitscrus / Ginginx, 2019

Il y a un sujet qui semble te tenir à coeur qui est la bienveillance entre les femmes. Pourrais-tu développer?

J’avais lu un livre où justement l’écrivaine parle du fait que depuis qu’on est petite, on trouve plus cool de traîner avec des mecs. L’image des filles qui traînent entre elles a toujours été un peu ringard, ça se résume à des pyjama party et des gossips. On dit toujours que les mecs c’est plus facile alors que les filles c’est plus compliqué. Du coup, même entre nous ça ne va pas. Je trouve qu’on est très strictes entre nous. Je l’ai subi et je crois que je l’ai fait aussi, de juger sans avoir aucune idée de qui j’avais en face. C’est une compétition étrange lorsqu’on voit qu’une fille est talentueuse ou belle et que l’on essaie toujours de lui trouver quelque chose de moins avantageux. On oublie que si une personne est belle ou forte, ça ne nous enlève rien. Chaque fois que j’arrive à m’entendre avec d’autres filles je me dis que c’est magnifique! Alors que ça devrait être normal. On n’est pas en compétition. Si on arrive à se rencontrer et se parler, on peut faire des choses puissantes ensembles. Je pense que dessiner des femmes qui se soutiennent, ça peut renforcer cette solidarité.

Fruitscuits_fruitscrus / Ginginx, 2019

Il y a-t-il un sujet que tu n’oses pas encore traiter dans tes dessins? Qui serait difficile à représenter dans son entièreté peut-être ou que tu projettes de faire?

Je pense souvent à la représentation de la femme dans ce que je fais et d’être assez ouverte. Il y a une chose qui me pose problème – j’ai toujours peur de créer autour de quelque chose qui ne me regarde pas – c’est les femmes non-blanches. J’essaie de les représenter mais j’ai l’impression que ce n’est pas mon histoire et je ne veux pas m’approprier l’histoire de quelqu’un d’autre sans savoir. Si je le fais un jour, ce sera en tant qu’allié avec une histoire de quelqu’un avec qui j’ai parlé et surtout en mettant en lumière la personne et surtout pas moi. Je ne veux pas juste parler des femmes blanches avec leurs soucis, mais je ne veux pas m’approprier quelque chose que je ne connais pas encore.

Tu dis apprendre à t’aimer petit à petit avec les cheveux courts ou les jambes non épilées ce qui est jugé comme  « non féminin ». Comment pouvons-nous au quotidien lutter contre cette « dictature du genre »d’après-toi ? Aurais-tu des exemples?

A mon avis c’est long. Au fond de nous, vu qu’on est né dans ce monde-là, il y aura toujours quelque chose qui nous donne envie de plaire et surtout aux hommes – je parle en tant que femme cis. hétéro. C’est dur de s’en éloigner. Par exemple, je me suis coupée les cheveux courts parce que je trouvais ça joli et on m’a dit « c’est dommage ». Même si c’est le propos d’une personne quelconque, ça t’atteint quand même un peu. Même si tu veux être forte et dire « je m’en fou », ça te touche. Il n’y a pas besoin d’avoir une opinion sur tout. Je pense que c’est plutôt une histoire avec ce que l’on dit, les mots ont un impact.

Fruitscuits_fruitscrus / Ginginx, 2019

La place de la femme est encore à faire, qu’attends-tu de la grève du 14 juin ?

Je pense qu’il y a de plus en plus de gens qui ne prennent plus cette grève comme « un groupe d’hystériques ». On en parle, c’est officiel. Mais je ne suis pas très optimiste car je vois ça et c’est magnifique, mais – c’est cliché – il y a beaucoup d’hommes qui ne comprennent pas et qui voient ça comme un éloignement. Si tu n’as pas envie d’écouter, tu n’écoutes pas. Il y a plein de gens qui ont envie de révolutionner le monde et ça a un impact, un changement, mais certains n’ont pas envie de changement. Dans le mauvais côté c’est ça et dans le bon : c’est plus on en parle, moins c’est élitiste. J’ai entendu des hommes politiciens qui se sentaient exclus pour cette grève alors que pas du tout! Avec ce discours, les personnes qui n’ont pas envie d’approfondir la question vont enregistrer ça.  Toi et moi sommes déjà sensibilisées, mais pour moi le but c’est d’atteindre les gens qui ne pensent pas que c’est la base.

Comment pourrions-nous impliquer les hommes dans cette grève ?

A chaque fois je fais un exemple – et c’est dommage de le faire à chaque fois – si tu vois 2’000 japonais en train de crier, pleurer, lutter, tu fais quoi ? Tu vas voir ce qui se passe. Tu vas te dire « ok, peut-être qu’ils ont raison. Il y a peut-être quelque chose à faire ». Pour moi c’est la même chose. Je ne vais pas aller leur dire que c’est faux ce qu’ils ressentent car je ne suis pas eux. Au lieu de dire « c’est des folles hystériques » essaie d’écouter, peut-être qu’elles ont des choses à dire. Je suis un homme blanc, dans le monde dans lequel on vit c’est juste une chance. Tu as du pouvoir et des privilèges, utilise-les pour faire écouter les droits de ceux-celles qui en ont moins. J’ai l’impression qu’il y a un nuage autour du féminisme, que les médias ou autres attendent au quart de tour un faux pas. Pour les femmes* qui sont en couple avec un homme, ou même lorsqu’on est en groupe, c’est bien d’en parler. S’il y a une phrase sexiste ou raciste qui sort et que tu ne dis rien, c’est que tu es un peu d’accord avec eux. C’est dans le quotidien, il faut en discuter.

Fruitscuits_fruitscrus / Ginginx, 2019

Quelle(s) femme(s) t’inspire et pourquoi ?

Je pense que dans sa vie – c’est super banal – c’est Frida Khalo. Elle n’avait rien pour réussir mais elle y est allée jusqu’au bout. Je trouve fou à cette époque-là de représenter la femme avec ses forces et faiblesses. Il y en a mille autres mais elle, c’est depuis le début, depuis que j’ai 12 ans. Tout m’inspire chez elle.

© Barbara Berrios

Un grand merci à Ginevra pour ce moment magique! Pop Up Mag lui souhaite beaucoup de succès et te donne rendez-vous le 13 juin prochain pour le dernier épisode de Sorcières !


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