Sorcières #1 : Eyes Up

Sorcières #1 : Eyes Up

Sorcières est une nouvelle série d’articles féministes inspirée du livre à succès de Mona Chollet « Sorcières, la puissance invaincue des femmes » (Ed. Zones, 2018). Pourquoi Sorcières ? Car comme l’explique si bien l’autrice : « La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. » En bref, la sorcière est une femme forte et affranchie de toute domination.
Je te propose donc – entre autres à l’occasion de la grève des femmes du 14 juin – une série de trois portraits de romandes que je trouve inspirantes. Pour ce premier volet, je te propose de découvrir
Eyes Up, une nouvelle application contre le harcèlement sexuel qui sera lancée mi-juin en Suisse Romande. Rencontre avec Léonore Porchet, présidente, et Margot Tissot (alias Des Sottises), graphiste de cette nouvelle application prometteuse.

Vidéo pour la campagne de crowdfunding de Eyes Up, le lancement est prévu pour mi-juin!

Comment est née l’application Eyes Up ?

Léonore : On est huit bénévoles. J’étais à l’époque conseillère communale à Lausanne et j’avais déposé une intervention qui demandait à la ville de Lausanne de créer une application contre le harcèlement de rue. La Municipalité a refusé car elle a considéré que ce n’était pas à l’Etat de créer ce genre d’outil, car c’est la police qui doit être première répondante.
Je pensais que ce n’était pas suffisant.
En parallèle les autres fondateurs, Max et Laura, ont eu la même idée. On s’est vu les trois et puis très rapidement Margot est entrée dans le jeu parce qu’il nous a vite fallu une excellente graphiste. L’idée est née techniquement comme ça et philosophiquement c’est simplement l’idée qu’il nous manque un outil en tant que femmes, personnes LGBT, cible de harcèlement de rue, pour répondre tout de suite et ne pas baisser les yeux.

Comment fonctionne l’application? Quelles informations la cible devra-t-elle donner?

Margot : L’application fonctionne de manière très simple. On peut choisir si on est cible ou témoin d’un harcèlement sexuel. Dès le deuxième écran, on peut dénoncer toute une liste d’actes qui va d’un attouchement, d’une insulte à un regard mal placé etc. On essaie d’être assez concis et de toucher le plus d’actes. Le but est vraiment d’avoir le moins de temps à passer sur l’application mais de pouvoir compléter toutes les informations nécessaires pour mettre en lumières ces actes.

Pop Up Mag : Donc on peut choisir l’heure, le lieu, ce genre de choses ?

M. : Alors ça vient après oui. C’est dans les écrans suivants après avoir justement décidé si on est cible ou témoin. Il y a alors un écran où on peut mettre notre sexe, âge et le lieu.

Quel comportement devrions-nous adopter lorsque nous sommes harcelé dans la rue? Ignorer? Répondre? Avez-vous des pistes de solutions? Parce que parfois quand ça m’arrive je gueule, je ne dis rien et des fois je me dis « pourquoi je ne dis rien ? »

L. : La première règle c’est d’être en sécurité. C’est vraiment l’objectif de notre application de t’offrir un moyen d’action sans te mettre en danger. Parce que la raison pour laquelle toi, moi, Margot on baisse les yeux et on ne dit rien c’est qu’on se sent en danger. C’est qu’on sait que si on répond, il y a un risque qu’on soit en danger, agressée. Ne fais que des choses qui te semblent pour toi-même légitime et pas dangereuses.
Ensuite, notre application vise justement à répondre à ces questions-là. Et il y a aussi des fois où tu vas pouvoir répondre, des moments où tu peux agir en tant que témoin ou cible. L’objectif de l’application est aussi d’offrir des tipps dans les ressources aux personnes cibles et témoins.
Une chose très simple que je fais c’est de demander l’heure à une personne – dans ces moments où je ne suis pas sûre – et si elle a l’air soulagée, je vais rester avec elle.

M. : C’est vrai que des fois juste une présence change beaucoup. Pour moi, avoir voulu m’engager dans cette application est vraiment né d’une frustration de ne pas savoir quoi faire. Il m’est déjà arrivé de me sentir mal à l’aise face à une remarque ou un geste déplacé et je me suis dite « Ah! Je n’ai pas réagi ! ». Ça a déclenché en moi des sentiments un peu… limite de honte de ne pas avoir fait quelque chose. Je trouve ça bien qu’avec l’application ça ne tombe pas dans l’ombre.

Cette application se centre en Suisse Romande, pensez-vous à terme l’élargir à d’autres régions ?

M. : Ça c’est la grande question au niveau du développement! C’est d’autres achats et droits pour diffuser l’application. Eyes Up va être accessible en Suisse Romande pour l’instant. Après c’est sûr que dans un avenir lointain ou proche – tout dépendra des ressources qu’on arrive à trouver – ce serait l’idée d’ouvrir les frontières à la France et de traduire l’application en allemand, anglais….

L. : Actuellement elle n’est qu’en français donc c’est clair que nous sommes sur toute la Suisse Romande. Dans l’équipe on a des genevois, fribourgeois et parmi les développeurs des neuchâtelois… Il y a donc vraiment une notion romande à ça. Mais on aimerait bien étendre ça, en tout cas toute la Suisse! Et si on peut transférer ces données plus loin encore, on le fera.

Nous avons vu il y a quelques mois la campagne du « musée du harcèlement de rue », maintenant votre application qui va être lancée mi-juin… Ces actions touchent peut-être plus les cibles que les harceleurs, que pouvons-nous faire pour sensibiliser concrètement la population à ce problème?

L. : C’est la vraie bonne question en fait. Actuellement le problème c’est qu’on donne des outils aux cibles avec Eyes Up, mais l’application ne peut pas éduquer les harceleurs. Ce n’est pas notre rôle. On est de la société civile, on donne des outils aux cibles. C’est le rôle des pouvoirs publics d’éduquer les gens. On espère que ces données vont les pousser à entreprendre plus dans ce sens.

M. : Rien que le fait d’en parler peut mettre en lumière cette problématique : propager l’idée que le harcèlement existe, et quelles sont les barrières entre quelque chose qui est du harcèlement et quelque chose qui ne l’est pas. Le commentaire qui revient souvent c’est « Ah mais moi j’aimerais bien qu’on me dise dans la rue que je suis jolie ». Concrètement, si on n’a pas donné notre accord, ce genre de réplique devient du harcèlement. Je pense que tout le monde ne se rend pas compte d’à quel point cela peut oppresser et mettre mal à l’aise.

L. : Notre application est vraiment basée sur l’idée du consentement et c’est pour ça qu’on va avoir une partie dédiée à ce sujet. C’est exactement ce que disait Margot, tant qu’on n’a pas donné notre accord ça ne marche pas. Ça c’est vraiment un vocabulaire qui actuellement n’est pas du tout dans l’éducation lambda. Je pense que notre application a aussi un rôle à ce niveau-là. En présentant ces données on va montrer l’importance du fléau du harcèlement sexuel et pas seulement dans la rue, au bureau, au fitness… On espère avec ces données faire changer les mentalités, comportements, lois et que les pouvoirs publics soient formés au consentement.

Eyes Up revendique la place du corps de la femme dans l’espace public…Que pensez-vous de la ministre fédérale Karina Gould qui allaite son enfant à la Chambre des Communes au Canada?

L. : Il n’y a pas qu’elle, il y a aussi des élues nationales en Suisse qui ont fait ça. C’est une question – je crois qu’on en n’a jamais parlé avec Margot, je ne sais pas ce que tu en penses? *rire* – mais à titre personnel c’est simplement une question de corps. Tu fais ce que tu veux avec que tu sois une femme ou un homme. Un homme est torse nu à la piscine et de l’autre côté on a sexualisé à mort le sein chez la femme. Je suis très contente que mes seins excitent mon copain mais leur premier objectif est de nourrir des enfants. Les femmes qui allaitent leurs enfants en public ça devrait juste être normal. C’est mon avis.

M. : C’est vrai qu’à l’heure actuelle la société demande autant à la femme d’être active – d’avoir une profession – autant qu’être une mère pour faire toutes ces choses à la fois. Il faut un peu ouvrir les mentalités. Tu ne peux pas juste être active, une maman et t’enfermer dans un coin pour allaiter. Ça me parait illogique.

La place de la femme est encore à faire, qu’attendez-vous de la grève du 14 juin ?

L. : En 1991, on fêtait les 20 ans de l’entrée de l’égalité dans la Constitution, donc seulement 1971! Et on a gagné la loi sur la légalité. En 2019, le minimum que je souhaite gagner c’est l’application sur la loi de l’égalité. Ce n’est pas le cas actuellement. Et si pour nous on pouvait avoir une vraie loi sur le harcèlement – parce que sexuellement la loi suisse ne mentionne qu’une fois la notion de harcèlement et c’est dans la loi sur l’égalité – ce serait vraiment bien. C’est uniquement dans le texte professionnel et retourne de la responsabilité du patron, on ne parle même pas du harceleur. Pour Eyes Up on serait content de changer les lois dans ce sens pour faire reconnaître le harcèlement comme un délit pénal. Nous voulons que le harcèlement – et pas que dans la rue – puisse être poursuivi en tant que tel et pas qu’en tant qu’avocat ou cible on doive réfléchir à toutes les lois possibles qui décrivent plus ou moins le harcèlement et donc être presque sûr de perdre. La loi actuelle suisse est rétrograde. Il faut quand même rappeler que dans la loi suisse un viol consiste uniquement à un pénis dans un vagin. Donc si on est violé analement, par autre chose qu’un pénis ou si on est un homme ce n’est pas être violé! Les lois sur les agressions sexuelles et le harcèlement sexuel date du Moyen-Âge en Suisse !

Pour finir sur une note un peu plus positive, quelle(s) femme(s) vous inspire et pourquoi ?

L. : Moi je suis une immense fan d’Alexandra Ocasio-Cortez aux Etats-Unis qui est la plus jeune parlementaire américaine – qui a mon âge en fait. Elle est noire-américaine, vient du Bronx et collègue-partenaire de Bernie Sanders et a renversé un vieil homme blanc – pourtant de son parti et du Bronx. Un homme qui représente cette intelligencia, qui ne se pose pas trop de questions sur sa place dans le monde. Elle est extraordinaire, c’est elle actuellement qui m’inspire beaucoup. Après dans l’Histoire, il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit.

M. : Moi pour le moment ce serait Léonore Porchet *rire* ! Plus sérieusement, je dirais vraiment toutes les femmes qui essaient de changer les choses. Ce serait celles qui sont moins mise en avant mais qui sont tout autant importantes ! J’ai aussi découvert le livre de Mona Chollet, « Sorcières : La puissance invaincue des femmes », qui retrace le passé douloureux des femmes et qui fait un bon lien avec ce que nous vivons aujourd’hui dans la poursuite de nos droits. J’ai vraiment dévoré ce livre ! J’ai trouvé aussi très parlant le nouveau clip d’Angèle « Balance ton quoi », qui soulève notamment la question du consentement.

Voici donc un premier aperçu de l’application Eyes Up, merci à Léonore et Margot pour cet échange inspirant ! Pop Up Mag souhaite beaucoup de succès à l’équipe et te donne rendez-vous le 30 mai prochain pour un nouvel épisode de Sorcières !


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