Comment La La Land déconstruit la comédie musicale – article invité

Comment La La Land déconstruit la comédie musicale – article invité

Le film La La Land a fait beaucoup parler de lui ces derniers temps, et surtout en bien (malgré le petit incident aux Oscars ;)). Caroline, une amie étudiant le cinéma et la musicologie, l’a adoré. Pop Up Mag lui a donc proposé de rédiger un article à ce sujet. Notre invitée va te présenter son interprétation du film et t’expliquer en quoi il est aussi réussi à ses yeux. Attention, spoiler alert !

La La Land dépeint l’histoire de deux jeunes artistes. Mia, actrice en devenir, qui essaie de percer à Hollywood alors que Sebastian, pianiste de jazz, veut remettre au goût du jour cette musique.

Damien Chazelle, réalisateur de ce film, a construit cette histoire dans un genre cinématographique particulier : la comédie musicale. Ce genre très populaire dans les années 1930 à 1950 est aujourd’hui peu répandu. Chazelle a pourtant réussi à proposer une comédie musicale moderne, reprenant les codes de ce genre tout en les déconstruisant.

Dans la comédie musicale « classique », la musique a un rôle crucial mais est utilisée au détriment de la narration. Le récit n’est qu’un prétexte aux numéros de danse et de chant qui ont pour but de magnifier des stars tels que Fred Astaire ou Gene Kelly. Les musiques sont gaies et accrocheuses. Le spectateur ne peut oublier ces musiques qui deviennent culte, comme Singin’ in the Rain, par exemple. La romance est également un élément capital de ce genre. Les deux personnages principaux, sont, dès le début du film, destinés à finir ensemble. Les numéros, le récit, tout tend à aboutir à un Happy Ending. De manière générale, le cinéma classique et optimiste à outrance, irréaliste.  Ces éléments sont entrés dans un inconscient collectif, ce qui implique que le spectateur, lorsqu’il regarde une comédie musicale, s’attend à retrouver ces caractéristiques.

Gene Kelly dans Singin’ in the Rain 

Dans La La Land, la rencontre amoureuse est certes présente mais tarde à se faire. Les deux personnages se rencontrent à trois reprises avant qu’un premier rendez-vous galant ait lieu. Après la scène inaugurale sur l’autoroute, Mia et Sebastian se croisent en voiture mais cette rencontre furtive se finit sur un doigt d’honneur de l’actrice en herbe. Ils se voient à nouveau dans le restaurant dans lequel Sebastian joue, mais au lieu d’une rencontre épique, le musicien passe devant Mia sans même un regard. Ils s’adressent la parole pour la première fois lors d’une fête mais sont encore loin de tomber amoureux. Ce n’est que lors de leur numéro de danse qu’une première trace de romance apparaît. Face à un magnifique couché de soleil, les deux protagonistes se lancent dans un numéro dont la musique est romantique mais dont les paroles expliquent l’impossibilité de leur amour naissant. Ils tombent finalement amoureux mais cela ne dure pas. Dans leur ascension en tant qu’artiste, leur amour s’effrite et le film ne se termine non pas sur un Happy Ending mais sur la séparation du couple.

La musique quant-à-elle n’est ici absolument pas utilisée au détriment de la narration. Il est possible de comprendre les numéros de chant et de danse non pas comme de simples interludes servant à magnifier les acteurs ou comme des temps de pause au sein du récit, mais comme des moments d’hommage à la tradition classique de la comédie musicale. En effet, ces séquences sont comprises comme étant liées à la narration mais illustrent exclusivement la romance et les rêves des héros. Damien Chazelle s’est inspiré, pour ces séquences, de comédies musicales classiques comme Singin’ in the Rain, Les Demoiselles de Rochefort ou Les Parapluies de Cherbourg. Elles contrastent avec les séquences de narration, ancrées dans la réalité des difficultés qu’ont les personnages à vivre de leur art. Les séquences chantées et dansées peuvent donc être considérées comme des clichés naïfs mais elles doivent être construites ainsi, dans la lignée de la tradition de la comédie musicale, pour être comprises comme des hommages.

Outre le film lui-même, il est également possible de comprendre ce film comme étant l’histoire du réalisateur mais également l’histoire du cinéma américain contemporain construit en opposition au cinéma classique hollywoodien.

Damien Chazelle, durant ses études de cinéma à Harvard, écrit le scénario de La La Land. Il ne trouve cependant pas de sociétés prêtent à produire ce film. Il fait donc entre temps Whiplash, qui rencontre un grand succès, ce qui permet aux maisons de production de s’intéresser à ce jeune cinéaste. Chazelle reprend son scénario et trouve cette fois les fonds nécessaires à la réalisation de La La Land. Ce film raconte donc en partie son histoire, les difficultés de percer à Hollywood mais également sa passion pour le jazz et le cinéma classique Hollywoodien au travers de ses personnages. Il transmet son intérêt pour ces arts passés grâce à Sebastian qui refuse de jouer une autre musique que le jazz et Mia qui n’a d’yeux que pour les grands acteurs et actrices de l’âge d’or d’Hollywood.

Ces ambitions sont réalisées de manière très subtile. Chazelle aurait simplement pu faire une comédie musicale sur le modèle classique mais les séquences de narration ne sont pas optimistes et irréalistes, comme dans le cinéma des années 1930 à 1950. Le récit représente donc le cinéma contemporain dont les films ne finissent pas toujours sur une note positive. Le réalisateur intègre à son film une part de désillusion au travers de la romance qui se désagrège et renvoie les personnages et indirectement les spectateurs à la réalité. Il montre ainsi qu’il ne s’agit non pas d’un film classique hollywoodien, mais bel est bien d’un film contemporain, malgré toutes les références cinématographiques. Cela pourrait laisser certains spectateurs sur leur faim mais il est en réalité nécessaire que ce film se termine ainsi, afin de ne pas tomber dans les stéréotypes de la comédie musicale classique.

Ce film est donc une parfaite balance entre rêve et réalité, optimisme et désillusion qui opposent le cinéma classique hollywoodien au cinéma contemporain. Ces éléments permettent de construire l’ambition du réalisateur, qui est de créer une comédie musicale moderne.

– Caroline


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04Commentaires

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  • Emilie
    Emilie 6 mars 2017 at 17 h 38 min

    Cet article est très intéressant! Il me permet de voir le film d’une autre façon. Chazelle a réfléchis à tout on dirait. Il n’empêche, j’ai sué pendant tout le film tellement j’étais mal à l’aise. C’était définitivement pas un film pour moi, mais je reconnais le talent du réalisateur.
    Merci!

    • Solène
      Solène 7 mars 2017 at 21 h 20 min

      Coucou Emilie 🙂 Je suis contente que cet article t’aie plu, c’est cool s’il te permet de changer un peu ton avis sur La La Land ! Après, je comprends totalement que ce soit un film qui ne convienne pas à tout le monde ahah

  • rahel
    rahel 18 mars 2017 at 17 h 34 min

    J’ai adoré ce film. Merci pour les explications en plus 😉

    • Solène
      Solène 19 mars 2017 at 15 h 38 min

      Merci à toi pour ton message 🙂 J’ai adoré La La Land moi aussi !

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